Les Monstres du Ça



- Les Krell ont oublié une chose.
- Oui, quoi?
- Les monstres, John. Les monstres du Ça.

Planète Interdite, 1956

samedi 18 avril 2015

Chevaucheur d'Orque - La Religion de la Nature

[Dr. Jones [yep] fait référence, entre autres, à deux incidents : le 1er est la mort de Dawn Brancheau, dresseuse à Sea World et tuée par une orque en 2012 ; le 2nd est la mort de Timothy Treadwell qui avait vécu avec les ours d’Alaska dans les années 1990 et fut dévoré par l’un deux en 2003. Un film H'Herzog lui est consacré.]

Chevaucher une orque en Floride, tout comme chevaucher des taureaux en Crète Minoenne, est un acte rituel. Lorsque Dawn Brancheau revêtait sa combinaison, elle devenait une prêtresse qui a de nombreux adeptes dans l’occident post-chrétien, la religion de l’unité avec la nature. Avatar est un hommage récent à cette religion. Jake Sully, le Marine américain handicapé, doit apprendre à chevaucher avec les animaux avant de pouvoir être accepté par les Na’abo, aussi connus sous le nom de « le peuple, » et qui sont l’avatar du Noble Sauvage de Rousseau à la sauce Cameron. Pour être fidèle à la doctrine d’Hollywood de la religion de la nature, Jake doit devenir un avec le cheval.
Chevaucher une orque est le même concept mais à un échelon supérieur. Si l’on considère Free Willy et le film Maori/Néo-Zélandais Whale Rider comme deux expressions de la religion dont s’inspire Cameron dans Avatar, chevaucher une orque devient le signe ultime de l’élection.


Si la vénération de la nature est une religion, alors Jean-Jacques Rousseau est un théologien.
Rousseau inventa la religion de la nature en confondant les deux significations du mot : 1) nature comme essence et 2) nature comme existence. La nature comme essence implique un telos, une finalité implantée là par son créateur. La nature comme existence évoque les conséquences pour une créature donnée lorsque ce telos est mis en route dans l’histoire et la matière.[…]
L’état de nature célébré par les penseurs de l’époque devint un royaume pré-rationnel, pré-historique, dans lequel l’homme regagnait son « innocence » animale en haïssant la civilisation et l’Église qui avait donné forme à la culture européenne. […]
De cette prémisse on en déduit que l’homme est « né libre, » qui est la prémisse de Rousseau dans son Contrat Social. Et de ce fait on en déduit la futilité de l’ascétisme chrétien, qui prétend que la liberté doit être atteinte à l’aide de la raison mettant au pas les appétits, les passions, qui sont justement ce que les auteurs chrétiens et classiques appelaient l’esclavage. Comme Thomas d’Aquin en avait eu l’intuition il y a 600ans :
« …étant donné que la volonté est, de par sa nature, penche vers ce qui est bon, lorsqu’il est sous l’influence d’une passion, d’un vice ou d’une mauvaise tendance, un homme se détourne de ce qui est réellement bon ; cet homme, si l’on considère le penchant qu’a la volonté de par son essence, agit en esclave, puisqu’il s’autorise à aller contre ce penchant sous l’influence de causes extérieures. Mais si l’on considère l’acte de volonté en tant qu’il penche vers le bien apparent, alors l’homme agit librement quand il succombe à ses passions ou son tempérament corrompu, et il agit en esclave si, sa volonté penchant toujours comme elle le fait, il s’abstient de faire ce qu’il veut par peur de la loi qui l’interdit. »
[…] Affecté par la culpabilité, l’homme vivant à l’état de nature s’efforce constamment de devenir un avec les animaux dont il envie l’innocence qui fait partie de leur nature.
[…] ‘Si j’étais un animal, je ne ressentirais pas de culpabilité. Donc, si je vis comme un animal, si je fais un avec le animaux, si les animaux m’acceptent comme l’un des leurs, ce qui est le cas quand ils me laissent les chevaucher, peut-être que mon sentiment de culpabilité va s’amenuiser.’

Treadwell est tombé sur une vérité essentielle. Les animaux sont parfaits. Ils sont parfaits car dénués de libre arbitre. Contrairement à la plupart des gens comme Timothy Treadwell, les animaux ne peuvent pas gâcher leur propre vie. Le telos que Dieu leur a implanté est inexorablement voué à l’accomplissement à travers le mécanisme et l’instinct. La perfection de l’ours ne peut être compromise que par des obstacles matériels, comme la famine ou la maladie. C’est exactement le contraire pour l’homme. L’homme est destiné à une finalité supérieure, surnaturelle, éternelle, pour laquelle les obstacles matériels sont inconséquents, car sa finalité en tant que créature rationnelle ne peut se trouver que dans la sphère éternelle ou la matérialité ne joue aucun rôle ; mais, de ce fait, l’homme ne peut atteindre cette finalité que par l’usage de ses propres intellect et volonté. Il doit connaître le bien et avoir la volonté de l’accomplir, et ensuite comprendre son destin en usant de sa raison pour collaborer avec la grâce de Dieu.

Avatar rend la vie de chasseur-cueilleur attrayante et suggère que dans l’état de nature, l’égalité des sexes prévaut mais qui, en dehors d’un directeur d’Hollywood gâté, penserait la vie de chasseur-cueilleur attrayante ? La seule chose qui rend cela possible est la technologie capitaliste et l’image de l’Éden que l’occident post-chrétien n’arrive pas à se sortir de la tête.

La religion de la nature c’est l’Éden sans la Chute.

N’en déplaise à Jean-Jacques, l’homme n’est pas né libre, et il ne peut pas non plus trouver sa liberté en imitant les instincts des animaux ; l’état naturel de l’homme est l’esclavage, et c’est seulement en disciplinant sa volonté par la grâce de Dieu et en cherchant à connaître la vérité qu’il peut atteindre le bien.